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  • Alain Prost – LE PROFESSEUR

    Alain Prost – LE PROFESSEUR

    Introduction : L’Héritage en Chiffres et en Lettres

    Il existe dans l’histoire de la Formule 1 un paradoxe tenace, incarné par un homme dont le palmarès force le respect mais dont l’image publique demeure complexe, souvent controversée. Cet homme est Alain Prost. D’un côté, les statistiques brutes le placent sans équivoque au sommet du sport automobile : quatre titres de champion du monde, 51 victoires, 106 podiums, des records qui, à l’époque de sa retraite, semblaient inatteignables. De l’autre, une perception persistante, celle d’un champion froid, calculateur, l’antagoniste parfait face aux héros romantiques et impétueux que furent Ayrton Senna ou Nigel Mansell. Il fut le génie cérébral dans une arène qui glorifiait les gladiateurs.

    Pour appréhender la véritable dimension d’Alain Prost, il est impératif de dépasser les chiffres et les rivalités incandescentes pour disséquer l’esprit méthodique, intellectuel et implacablement stratégique de celui que l’on surnomma « Le Professeur ». Cet article se propose de retracer la genèse de cette persona, depuis sa formation dans les feux politiques de l’écurie Renault jusqu’à son expression ultime à travers quatre couronnes mondiales. Il explorera également comment cette même nature calculatrice a façonné ses succès et ses échecs après avoir raccroché son casque, offrant un portrait complet d’une légende dont la complexité est à la mesure de son talent.

    Pour établir d’emblée l’échelle de ses accomplissements, un rappel de ses statistiques de carrière est essentiel.

    Table 1: Alain Prost – Palmarès d’une Légende

    StatistiqueTotal
    Titres de Champion du Monde4 (1985, 1986, 1989, 1993)
    Grands Prix Disputés199
    Victoires51 (25.63%)
    Podiums106 (53.27%)
    Pole Positions33 (16.58%)
    Meilleurs Tours en Course41 (20.60%)
    Points Marqués798.5

    Ces chiffres ne mentent pas. Ils racontent l’histoire d’un des plus grands pilotes de tous les temps, un athlète dont la constance et l’intelligence de course ont redéfini les standards de son époque.

    Chapitre 1 : La Genèse d’un Stratège (1955-1983)

    De Lorette aux Circuits du Monde

    Né le 24 février 1955 à Lorette, dans la Loire, rien ne prédestinait Alain Marie Pascal Prost à devenir une icône de la vitesse. Adolescent, il se rêvait footballeur, fervent supporter de l’AS Saint-Étienne. C’est son frère qui lui transmet le virus du sport automobile. À 14 ans, il découvre le karting et finance ses débuts en travaillant dur. Son talent éclate rapidement. Il gravit les échelons avec une domination quasi absolue : champion de France junior et d’Europe de karting en 1973, il remporte le prestigieux Volant Elf en 1975, puis écrase le championnat de France de Formule Renault en 1976 avec douze victoires en treize courses. Il confirme en remportant le championnat d’Europe de la discipline en 1977, puis celui de Formule 3 en 1979, s’ouvrant ainsi les portes de la Formule 1.

    Débuts Fracassants et Frustrants chez McLaren (1980)

    En 1980, Alain Prost fait son entrée en Formule 1 chez McLaren. Ses débuts sont prometteurs : il marque un point dès sa première course au Grand Prix d’Argentine, un exploit rare pour un débutant. Cependant, la saison est un calvaire. La McLaren M29 est peu fiable et sujette à des casses fréquentes, notamment au niveau des suspensions. Prost est victime de plusieurs accidents, se fracturant le poignet à Kyalami et subissant une commotion cérébrale à Watkins Glen.

    Malgré un contrat de deux ans, il prend une décision qui va définir le reste de sa carrière : il quitte McLaren à la fin de la saison pour rejoindre l’écurie d’usine Renault. Ce départ n’était pas un caprice, mais un premier coup de maître stratégique. Prost avait analysé que stagner dans une monoplace peu fiable, même au sein d’une écurie prestigieuse, freinerait son ascension. Il a privilégié la performance potentielle et un environnement de constructeur, une décision pragmatique qui a démontré, dès sa première année, une maturité et une vision à long terme exceptionnelles. Il sentait que l’équipe le tenait pour responsable de certains accidents, alors que la mécanique était en cause, et a choisi de prendre son destin en main.

    L’Épopée Renault : Gloire Nationale et Divorce Acrimonieux (1981-1983)

    Cependant, cette période est aussi marquée par de vives tensions. La rivalité avec Arnoux atteint son paroxysme au Grand Prix de France 1982, où Arnoux refuse de respecter un accord d’équipe pré-course lui demandant de laisser passer Prost, mieux placé au championnat. La relation avec les médias français se dégrade également. Prost, le gagnant, devient paradoxalement « le méchant ».

    La saison 1983 se termine en tragédie. En tête du championnat avant la dernière course, il perd le titre face à Nelson Piquet suite à une panne de son turbo. L’écurie Renault, au lieu de le soutenir, en fait le bouc émissaire de cet échec national. Il est licencié deux jours après la finale. La réaction en France est d’une violence inouïe : sa voiture personnelle est brûlée par des ouvriers de l’usine, il reçoit des menaces de mort et se fait cracher dessus dans la rue, le forçant à déménager en Suisse. Ce divorce traumatisant avec son écurie nationale a été le creuset qui a forgé sa personnalité publique. Cette trahison lui a enseigné une leçon brutale : le talent seul ne suffit pas en Formule 1. Pour survivre, il faut maîtriser les jeux politiques, construire des alliances et se protéger. Cette expérience a créé le personnage calculateur, parfois perçu comme froid, qui allait naviguer avec une prudence extrême les eaux troubles de ses futures rivalités.

    Chapitre 2 : L’Université McLaren : La Maîtrise et les Couronnes (1984-1987)

    Le Maître et l’Élève : Le Duel avec Niki Lauda (1984)

    En 1984, Prost retourne chez McLaren, désormais sous la direction de Ron Dennis, pour faire équipe avec le double champion du monde Niki Lauda, revenu de sa retraite. L’Autrichien, légende vivante, admettra plus tard avoir initialement « détesté » l’arrivée de ce jeune coéquipier si rapide, qu’il considérait comme son « plus grand ennemi ».

    La saison 1984 donne lieu à la bataille pour le titre la plus serrée de l’histoire. Prost est nettement plus rapide que Lauda, le dominant 15 à 1 en qualifications. Il remporte sept courses contre cinq pour son coéquipier. Pourtant, à la fin, c’est Lauda qui est sacré champion du monde pour un demi-point. Ce demi-point provenait du Grand Prix de Monaco, arrêté prématurément sous une pluie battante alors que Prost menait, lui attribuant seulement 4,5 points pour sa victoire au lieu de 9. Cette défaite fut la leçon la plus importante de la carrière de Prost. Il a compris que la vitesse pure ne garantissait pas le succès. Il a observé et absorbé la méthode Lauda : une concentration absolue sur les réglages pour la course plutôt que pour les qualifications, une gestion méticuleuse de la mécanique et des pneus, et une accumulation implacable de points. Avant cette saison, Prost était encore un pilote agressif hérité de ses années Renault. Cette défaite l’a forcé à faire évoluer sa philosophie, à adopter une approche plus intellectuelle, à apprendre à « gagner le plus lentement possible ». C’était la dernière pièce du puzzle qui allait le transformer définitivement en « Professeur ».

    Le Professeur au Sommet : Double Champion du Monde (1985-1986)

    Fort de cette nouvelle approche, Prost domine la saison 1985. Il remporte son premier titre mondial avec une maîtrise totale, devenant le premier et unique champion du monde français de l’histoire de la F1.

    La saison 1986 est peut-être son chef-d’œuvre. Face aux Williams-Honda de Nigel Mansell et Nelson Piquet, largement supérieures en performance, Prost livre une démonstration de régularité et d’intelligence tactique. Le titre se joue lors de la dernière course, en Australie. Prost, troisième au départ de la course, doit non seulement gagner mais aussi espérer un faux pas de ses rivaux. Le destin lui sourit de manière spectaculaire : le pneu arrière de Mansell explose à pleine vitesse, et Williams rappelle Piquet aux stands par précaution. Prost, gérant parfaitement sa course et son carburant, remporte la victoire et un deuxième titre consécutif, un exploit qui n’avait plus été réalisé depuis Jack Brabham en 1959-1960. Cette victoire était le triomphe absolu de la stratégie sur la vitesse brute.

    Une Année de Transition (1987)

    En 1987, la McLaren-TAG Porsche n’est plus en mesure de rivaliser avec les Williams-Honda. Malgré une voiture inférieure, Prost parvient à remporter trois Grands Prix, dont une victoire mémorable au Portugal où il dépasse le record de 27 victoires de Jackie Stewart, un record qui tenait depuis 1973. Cette saison a confirmé son statut de pilote capable de maximiser le potentiel de n’importe quelle machine.

    Chapitre 3 : La Guerre Totale : Prost contre Senna (1988-1990)

    L’Alliance des Titans (1988) : Une Domination Inégalée

    L’arrivée d’Ayrton Senna chez McLaren en 1988, avec dans ses bagages les surpuissants moteurs Honda, crée ce que beaucoup considèrent comme la plus grande équipe de tous les temps. La McLaren MP4/4, conçue par Steve Nichols, est une machine de guerre qui remporte 15 des 16 courses de la saison, un record de domination.

    La lutte pour le titre se résume à un duel fratricide. Prost, plus régulier, marque plus de points au total (105 contre 94 pour Senna), mais le règlement de l’époque ne retient que les 11 meilleurs résultats de la saison. À ce jeu, Senna, avec 8 victoires contre 7 pour Prost, remporte son premier titre mondial. Ce système de points a mis en exergue le choc des styles : la constance chirurgicale de Prost face aux victoires explosives de Senna.

    Table 2: Face-à-Face des Légendes de l’Époque

    PiloteTitresGPsVictoires (% de victoires)Podiums (% de podiums)Poles (% de poles)
    Alain Prost419951 (25.6%)106 (53.3%)33 (16.6%)
    Ayrton Senna316141 (25.5%)80 (49.7%)65 (40.4%)
    Niki Lauda317125 (14.6%)54 (31.6%)24 (14.0%)
    Nigel Mansell118731 (16.6%)59 (31.5%)32 (17.1%)

    La Fracture (1989) : D’Imola à Suzuka

    Si 1988 fut une rivalité intense, 1989 fut une guerre ouverte. Le point de rupture a lieu au Grand Prix de Saint-Marin, à Imola. Les deux pilotes avaient un pacte de non-agression pour le premier virage. Après un redémarrage, Senna brise cet accord en dépassant agressivement Prost. Pour Prost, c’est une trahison. La relation est brisée, et la rivalité se transforme en une « guerre civile totale » au sein de l’écurie. Prost se sent de plus en plus isolé, percevant que le soutien de Honda est entièrement acquis à Senna, qui avait tissé des liens très forts avec le motoriste japonais.

    Le point culminant de cette saison toxique arrive à Suzuka, lors de l’avant-dernière course. Pour rester dans la course au titre, Senna doit absolument gagner. Il tente un dépassement sur Prost à la chicane Casio Triangle. Prost, tenant sa ligne, ferme la porte. L’accrochage est inévitable. Prost abandonne, mais Senna, aidé par les commissaires, repart, coupe la chicane, rentre aux stands pour changer son aileron avant, et remporte la course. Il est cependant disqualifié après l’arrivée, non pas pour la collision, mais pour avoir court-circuité la chicane pour réintégrer la piste. La décision, très controversée, offre à Prost son troisième titre mondial dans une atmosphère délétère.

    La Vengeance (1990) : Le Choc de Suzuka

    Écœuré par l’ambiance chez McLaren, Prost rejoint Ferrari en 1990. La rivalité se poursuit, avec les deux pilotes de nouveau en lutte pour le titre. Et de nouveau, le dénouement a lieu à Suzuka. Cette fois, les rôles sont inversés. Senna est en pole, mais furieux que sa position de départ soit du côté sale de la piste, ce qui avantage Prost, deuxième sur la grille. Il demande un changement, qui lui est refusé. Avant la course, il déclare que si Prost prend un meilleur départ, il ne cédera pas sa place au premier virage.

    Il tint parole. Prost s’élance mieux, mais au premier virage, Senna ne freine pas et percute délibérément la Ferrari de Prost à pleine vitesse. Les deux voitures sont hors course. Senna est champion du monde. La réaction de Prost est sans appel : « Ce qu’il a fait était dégoûtant. C’est un homme sans valeur ». Cet acte a profondément choqué Prost, qui avouera plus tard avoir envisagé de prendre sa retraite immédiatement après l’incident.

    Cette rivalité légendaire était bien plus qu’une simple compétition sportive ; c’était un choc fondamental de philosophies. D’un côté, le rationalisme cartésien de Prost, qui analysait chaque paramètre, gérait le risque et cherchait à optimiser ses chances sur la durée d’un championnat. Sa devise, comme il le confia un jour à Frank Williams, était : « Je veux courir tout le temps à 95% si c’est possible ». De l’autre, l’approche mystique et quasi-religieuse de Senna, qui pilotait à l’instinct, repoussait constamment les limites du danger et se sentait guidé par une foi inébranlable. Prost voulait battre Senna ; Senna, selon les propres mots de Prost, voulait le « détruire » et l’« humilier ». C’était une bataille pour l’âme du sport automobile, opposant l’intellect à la passion, et c’est ce qui la rend si fascinante et clivante encore aujourd’hui.

    Chapitre 4 : L’Épreuve Ferrari et l’Exil Forcé (1990-1992)

    Une Première Année Prometteuse (1990)

    Malgré le dénouement controversé, la première saison de Prost chez Ferrari en 1990 fut un succès. Il remporte cinq victoires et mène la Scuderia à se battre pour le titre contre les McLaren, une performance que l’équipe n’avait pas réalisée depuis des années. Son chef-d’œuvre de la saison reste le Grand Prix du Mexique. Qualifié en 13ème position, il avait sacrifié sa performance sur un tour pour se concentrer exclusivement sur un réglage de course parfait. Le jour de la course, il remonte tout le peloton avec une gestion des pneus magistrale pour s’imposer, une démonstration parfaite de la méthode du « Professeur ».

    Le Choc des Titans : La Coexistence avec Mansell

    Son coéquipier en 1990 est le bouillant Nigel Mansell. La cohabitation entre les deux tempéraments opposés est explosive. D’un côté, l’approche méticuleuse et analytique de Prost ; de l’autre, le style instinctif, agressif et émotionnel de Mansell. L’ingénieur Steve Nichols, qui a travaillé avec les deux, a raconté comment Prost restait tard le soir avec les ingénieurs pour peaufiner la stratégie, tandis que Mansell partait jouer au golf après les qualifications. Les tensions culminent au Grand Prix du Portugal, où Mansell, en pole, tasse Prost au départ, ruinant les chances de doublé de Ferrari et provoquant la fureur du Français.

    Le Licenciement (1991) : La Métaphore du « Camion« 

    La saison 1991 est un désastre. La Ferrari 643 est loin d’être compétitive, et la frustration monte. Après le Grand Prix du Japon, Prost, excédé par le comportement de sa monoplace, déclare publiquement qu’elle est aussi difficile à conduire qu’un « camion ». Cette critique publique est inacceptable pour la Scuderia. Il est licencié sur-le-champ, avant même la dernière course de la saison en Australie. Prost expliquera plus tard que cette phrase était une boutade sortie de son contexte, adressée à son ingénieur après une course particulièrement difficile avec une direction faussée, mais le mal était fait.

    L’Année Sabbatique (1992)

    Se retrouver sans volant à la fin de 1991 aurait pu signifier la fin de carrière pour beaucoup. Mais pour Prost, ce fut une nouvelle manœuvre stratégique. Plutôt que d’accepter un volant dans une écurie de second rang, il choisit de prendre une année sabbatique en 1992. Pendant cette période, il reste au cœur du paddock, commentant les courses pour la télévision française (TF1) et effectuant des essais pour Ligier. Cette pause lui a permis d’observer l’émergence de la domination écrasante de l’écurie Williams-Renault. Il a transformé une crise en opportunité, évitant une saison 1992 qui aurait été démoralisante au volant d’une Ferrari encore peu performante, et s’est positionné idéalement pour négocier le meilleur baquet disponible pour 1993. C’était un coup de maître, la preuve qu’il pensait toujours plusieurs coups à l’avance.

    Chapitre 5 : Le Sacre du Phénix (Williams, 1993)

    Un Retour Dominant

    Comme il l’avait planifié, Alain Prost signe chez Williams-Renault pour la saison 1993. Il se retrouve au volant de la FW15C, une merveille technologique conçue par Adrian Newey, dotée de suspensions actives, d’antipatinage et d’une aérodynamique révolutionnaire. Aux côtés de son jeune coéquipier Damon Hill, Prost est dans une classe à part.

    Il domine la saison de la tête et des épaules, remportant sept victoires et signant treize pole positions. Il décroche son quatrième et dernier titre de champion du monde avec une facilité déconcertante, confirmant que l’alliance d’un pilote de son calibre avec la meilleure voiture du plateau était imbattable.

    La Dernière Polémique : Le Veto sur Senna

    Ce retour triomphal n’est cependant pas exempt de controverse. Le contrat de Prost avec Williams contenait une clause lui donnant un droit de veto sur le choix de son coéquipier, clause qu’il a utilisée pour empêcher l’arrivée d’Ayrton Senna dans l’équipe en 1993. Senna, furieux, le traita publiquement de « lâche » lors d’une conférence de presse, estimant que Prost fuyait la confrontation directe à armes égales.

    La Retraite au Sommet

    Alors que la saison touche à sa fin et que Williams annonce la signature de Senna pour 1994, Prost prend tout le monde de court en annonçant sa retraite définitive. Cette décision était l’exécution finale et parfaite de sa philosophie. En se retirant à ce moment précis, il atteignait plusieurs objectifs stratégiques : il quittait le sport en tant que champion en titre, au sommet de son art ; il évitait une nouvelle cohabitation toxique avec son plus grand rival ; et il préservait son héritage, s’assurant que sa dernière image en F1 serait celle du triomphe. C’était un acte ultime de contrôle sur sa propre destinée.

    Le dernier Grand Prix de la saison, en Australie, offre une image poignante. Senna remporte la course, Prost termine deuxième. Sur le podium, dans un geste de réconciliation inattendu, Senna tire Prost par le bras pour le faire monter sur la plus haute marche à ses côtés. Ils s’étreignent et s’arrosent de champagne, mettant un terme symbolique à des années de guerre acharnée.,Prost révélera plus tard que Senna l’avait appelé plusieurs fois durant l’hiver qui a suivi, et que leur relation avait complètement changé, s’apaisant enfin.

    Chapitre 6 : La Seconde Vie : Constructeur, Champion des Glaces et Conseiller

    Le Rêve Brisé : Prost Grand Prix (1997-2001)

    Après sa retraite, Prost ne reste pas longtemps éloigné des circuits. En 1997, il réalise un rêve en rachetant l’écurie Ligier pour fonder Prost Grand Prix, une équipe 100% française. Les débuts sont prometteurs. Dès sa première saison, Olivier Panis monte deux fois sur le podium et frôle même la victoire à Monaco. L’espoir est immense.

    Malheureusement, l’aventure tourne rapidement au cauchemar. Le partenariat moteur avec Peugeot, signé pour 1998, se révèle désastreux. Les difficultés s’accumulent : problèmes techniques incessants (53 moteurs Peugeot cassés en 2000), gestion financière hasardeuse (« l’argent a été mal dépensé », selon l’ancien directeur Joan Villadelprat), conflits internes et une incapacité chronique à attirer des sponsors majeurs.1 L’écurie s’enfonce dans les dettes, qui atteignent 30,5 millions d’euros. Le 28 janvier 2002, Prost Grand Prix est mis en liquidation judiciaire, mettant fin tristement au « rêve français ». L’échec de son écurie a démontré que le génie de Prost était celui du pilote-stratège, un maître dans l’optimisation des variables d’un système fermé comme une course automobile. La gestion d’une entreprise de plusieurs centaines de personnes, avec ses complexités politiques et commerciales, est un système ouvert et chaotique pour lequel ses compétences n’étaient pas adaptées.

    Le Roi des Glaces : Le Trophée Andros

    Loin de se laisser abattre, Prost trouve un nouveau terrain de jeu : les courses sur glace. De 2003 à 2012, il participe au Trophée Andros, une discipline exigeante requérant une finesse de pilotage extrême. Et là encore, il excelle. Il remporte 38 victoires et est sacré champion à trois reprises : en 2007 et 2008 avec Toyota, et en 2012 avec Dacia. Ce succès dans une discipline si différente a été une réfutation éclatante pour ceux qui attribuaient ses titres en F1 uniquement à la supériorité de ses voitures. Il a prouvé que son talent brut et sa sensibilité au volant étaient intacts et appartenaient à l’élite.

    Le Conseiller de l’Ombre : Le Retour chez Renault/Alpine

    En 2017, Prost revient en Formule 1 en tant que conseiller spécial pour l’écurie Renault, qui deviendra Alpine en 2021.1 Son expérience est précieuse pour la reconstruction de l’équipe. Cependant, début 2022, la collaboration prend fin de manière acrimonieuse. Prost accuse publiquement le PDG d’Alpine, Laurent Rossi, de l’avoir évincé par jalousie, affirmant que Rossi voulait « être seul » et « toute la lumière » sur lui. Il dénonce un « manque de respect » dans la manière dont son départ a été annoncé, d’abord par des fuites dans la presse. De son côté, Rossi a simplement déclaré que leur « manière de collaborer ne lui convenait pas ». Cet épisode a révélé que les batailles politiques et les conflits d’ego qui ont jalonné sa carrière de pilote ne l’ont jamais vraiment quitté, montrant une nouvelle fois que sa nature profondément impliquée et politique peut entrer en conflit avec des structures de management qui ne lui accordent pas l’influence qu’il estime mériter.

    Conclusion : Redéfinir le Professeur

    La carrière d’Alain Prost ne peut être réduite à une simple accumulation de victoires. Elle doit être vue comme un exercice intellectuel continu visant à maîtriser toutes les facettes de la Formule 1. Son trait de caractère le plus saillant fut son extraordinaire capacité d’adaptation : il a su évoluer d’un jeune pilote agressif à un champion calculateur, puis se réinventer pour gagner sur la glace, et enfin apporter son expertise en tant que conseiller.

    Sa place dans le panthéon des plus grands, aux côtés de Fangio, Schumacher, Hamilton, Alonso (et j’en passe), est incontestable. Si Senna a capturé l’imagination du public par sa vitesse brute et sa personnalité mystique, l’héritage de Prost est celui d’une excellence intellectuelle soutenue qui a redéfini la notion de pilote complet.

    C’est là que réside le paradoxe final d’Alain Prost. Son style cérébral, celui-là même qui lui a permis de remporter quatre titres mondiaux, était moins télégénique, moins émotionnellement engageant que l’approche flamboyante de ses rivaux. Il était le maître stratège dans un sport qui a toujours eu une fascination pour les duels à mort. Son histoire est la preuve qu’en Formule 1, le cerveau peut être une arme encore plus redoutable que le cœur, même si, en chemin, il gagne moins d’admirateurs. En tout cas je reste admiratifs et frustré de ne pas avoir vécu ces années en F1.

    Table 3: La Carrière d’Alain Prost par Écurie

    ÉcurieSaisonsGPs DisputésVictoiresPodiumsPointsTitres Mondiaux
    McLaren1980, 1984-891073063458.53
    Renault1981-83469211340
    Ferrari1990-91305131010
    Williams1993167121051

  • Fernando Alonso – EL PADRE

    Fernando Alonso – EL PADRE


    Fernando Alonso : Portrait d’un Matador en Quête d’Éternité

    Certains pilotes sont définis par leurs statistiques, d’autres par leur voiture. Fernando Alonso, lui, est défini par une mentalité : celle d’un guerrier insatiable, d’un stratège hors pair, d’un « Taureau des Asturies » qui, depuis plus de vingt ans, refuse de baisser les bras. Son histoire n’est pas seulement celle de titres mondiaux, mais celle d’une quête acharnée de perfection, faite de sacrifices, de gloire, de désillusions et d’une résilience qui défie le temps.


    Chapitre 1 : L’Éclosion d’un Prodige (1981-2002)

    Né en 1981 à Oviedo dans une famille modeste, loin de la culture du sport automobile, Fernando Alonso a le destin qui bascule grâce à la passion de son père. Dès l’âge de trois ans, il est au volant d’un kart. Les sacrifices familiaux sont immenses, symbolisés par les trajets de 17 heures vers l’Italie, « là où se déroulaient les meilleures courses », comme il le raconte. Le jeune Nando dort dans la voiture pendant que son père roule toute la nuit pour qu’il puisse être à l’école le lendemain.

    Ce dévouement paie. Alonso explose tout en karting et se fait repérer par l’ancien pilote Adrián Campos. Le passage en monoplace est fulgurant. En 1999, il domine la Formule Nissan, non sans avoir appris de ses erreurs. Après une première course ratée, il se jure que c’est « inadmissible » et remporte la suivante, affichant déjà cette force mentale qui le caractérisera.

    Le moment clé reste son test pour Minardi en F1. Sous une pluie battante, l’équipe lui demande de ralentir par peur de casser la voiture. Alonso acquiesce, retourne en piste… et va encore plus vite, collant plus d’une seconde au pilote de référence. Flavio Briatore, le flair infaillible, le repère et l’intègre à la filière Renault. Après une saison d’apprentissage en 2001 dans une Minardi assemblée sur le tas, l’avenir s’annonce.


    Chapitre 2 : La Gloire et les Titres (2003-2006)

    Après une année 2002 comme pilote d’essai, Alonso est titularisé chez Renault en 2003, sous les sarcasmes de la presse britannique. Sa réponse se fait en piste. Fiévreux et malade en Malaisie, il signe la pole position et termine 3ème. En Hongrie, il confie à sa grand-mère : « Je vais gagner ». Il s’élance de la pole et remporte sa première victoire, allant jusqu’à prendre un tour à Michael Schumacher.

    2005 est l’année de la consécration. Au volant d’une Renault R25 quasi parfaite, il met fin au règne de Ferrari. La défense héroïque face à Schumacher à Imola pendant 13 tours devient un symbole : le jeune loup tenant tête à la légende. Sa régularité est monumentale : 15 podiums en 19 courses. Au Brésil, il devient le plus jeune champion du monde de l’histoire. Pour parachever son œuvre, il effectue un dépassement d’anthologie sur Schumacher dans le virage 130R à Suzuka, prouvant que son titre n’est pas dû qu’à sa voiture, mais à un talent brut exceptionnel.

    En 2006, il confirme. Face à un Schumacher revanchard, Alonso défend son titre avec une maturité de fer. Malgré les ennuis et la remontée de Ferrari en milieu de saison, il saisit sa chance à Suzuka lorsque le moteur de l’Allemand explose. Au Brésil, une deuxième place lui suffit pour devenir le plus jeune double champion du monde de l’histoire, offrant un deuxième titre constructeurs à Renault avant de partir pour un nouveau défi chez McLaren.


    Chapitre 3 : Les Désillusions et les Quasi-Titres (2007-2014)

    Cette ère est celle des choix audacieux et des frustrations immenses. 2007, chez McLaren, est la saison du chaos. L’arrivée du prodige Lewis Hamilton, un climat glacial dans l’équipe et le scandale d’espionnage « Spygate » créent une guerre interne. L’anecdote des qualifications en Hongrie, où Alonso bloque volontairement Hamilton dans les stands, résume la tension. La saison se termine de la manière la plus cruelle : Räikkönen est sacré champion pour un seul point, tandis que les deux pilotes McLaren finissent à égalité.

    Après un retour de deux ans chez une équipe Renault en déclin (marqué par la victoire polémique de Singapour 2008 dans l’affaire du « Crashgate »), Alonso réalise son rêve en rejoignant Ferrari en 2010. Il gagne dès sa première course à Bahreïn, mais le rêve vire au cauchemar. En 2010, une erreur stratégique monumentale de Ferrari à Abou Dhabi lui coûte le titre au profit de Vettel. En 2012, il livre l’une des plus grandes saisons de l’histoire, transformant une Ferrari F2012 médiocre en une machine à gagner. Ses victoires sous la pluie en Malaisie ou sa remontée folle de la 11ème à la 1ère place à Valence sont des masterclass. Pourtant, il échoue une nouvelle fois à la dernière course face à Vettel, pour seulement trois points. Frustré de se battre avec des armes inférieures, il quitte la Scuderia fin 2014 en déclarant : « Je n’ai plus le temps d’attendre. »


    Chapitre 4 : La Traversée du Désert et la Renaissance (2015-2022)

    Le retour chez McLaren en 2015, cette fois avec Honda, est un désastre. Le moteur est si peu performant qu’Alonso le qualifie de « moteur de GP2 » en pleine course. L’image de sa chaise longue à Interlagos devient le mème d’une époque de frustration. Lassé, il quitte la F1 fin 2018 mais entame une « retraite active » : il remporte deux fois les 24 Heures du Mans, devient Champion du Monde d’Endurance et s’essaye même au Dakar. Il prouve qu’il est un compétiteur total.

    En 2021, il revient chez Alpine (ex-Renault). Le point d’orgue est sa défense héroïque sur Lewis Hamilton en Hongrie, qui offre la victoire à son coéquipier Esteban Ocon. Il retrouve même le chemin du podium au Qatar. Mais en 2022, lassé par les pannes de fiabilité et les tensions internes, il crée la surprise en signant chez Aston Martin pour 2023.


    Chapitre 5 : Le Phénix Britannique (2023 et au-delà)

    À 41 ans, beaucoup le croient fini. Il va leur donner tort. L’Aston Martin est une révélation et Alonso enchaîne les podiums dès le début de saison 2023. Son intelligence de course est intacte, comme lorsqu’il commente à la radio une manœuvre de son coéquipier vue sur un écran géant, tout en pilotant à 300 km/h. Il termine la saison à une impressionnante 4ème place, rappelant au monde qu’il est toujours au sommet de son art.

    Aujourd’hui, alors que les rumeurs d’une collaboration avec le génie Adrian Newey persistent, Alonso continue de se battre. Il a prouvé que l’âge n’est qu’un chiffre. Son nom est déjà gravé dans l’histoire, non pas seulement pour ses titres, mais pour sa mentalité. Celle d’un guerrier qui, même après toutes ces années, nous donne le privilège de le voir en action.